[Chroniques de la Confrérie des Loups] Fragments de Mémoire : L'Archiviste et l'Augure

[RP] Où les races ont oublié leur passé
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• Je plie, mais ne cède pas •
Naethrys de Dorthalyon & Ishar al-Siradh

Méridian.
Commanderie de la Confrérie des Loups.
Au printemps • Quelques mois plus tôt.

C’est au cœur d’un printemps encore fragile, à l’heure où les vents cessent de ronger les pierres pour se contenter de les caresser, que la Loge du Savoir de la Confrérie des Loups se trouva, une nuit, le théâtre d’une rencontre dont les protagonistes eux-mêmes ne soupçonnaient pas encore l’ampleur intime, ni la portée pour ceux qui veillent, sans bruit, sur les fautes et les rémissions des hommes.

La Commanderie reposait alors dans ce demi-silence des lieux habités par des consciences exigeantes : le craquement régulier du feu dans l’âtre, la respiration sourde des murs chargés de livres, le froissement discret des parchemins qu’on effleure sans les déranger vraiment. Derrière la lucarne étroite de la Salle des Archives, le ciel de Méridian offrait une voûte constellée d’étoiles si claires que l’on eût dit, pour peu que l’on soit enclin aux superstitions anciennes, que les Sept eux-mêmes avaient abandonné leurs voiles pour laisser au monde la nudité de leur regard. Dans cette lumière céleste, les rayons des chandelles et du foyer semblaient presque modestes, réduits à éclairer la pierre, les reliures, les particules de poussière en suspension, comme s’ils savaient que leur rôle, ici, n’était pas d’éblouir mais de servir, humblement, la mémoire.

C’est là que se tenait Naethrys de Dorthalyon, veuve exilée du Pays des Pins, enfant d’un empire englouti dont il ne subsistait plus guère que des devises, quelques fragments de chants, et le souffle obstiné de ceux qui refusaient de laisser le monde s’installer dans l’oubli. Elle se tenait droite derrière un pupitre de bois sombre, le dos d’ivoire aussi vertical que les troncs anciens de ses terres disparues, la main glissant avec une lenteur souveraine sur le parchemin, traçant des courbes fines, des pleins et des déliés délicats, comme si chaque trait de sa plume était une manière de tenir tête au temps qui, partout ailleurs, efface, rature ou dévore. Sa robe, finement ouvragée, épousait sans l’entraver cette silhouette élancée où l’on devinait la force silencieuse d’une créature qui avait vu passer plus de siècles que la plupart des royaumes du continent. Son regard rose cristallin, baissé sur le texte qu’elle recopiait, avait cette manière particulière d’habiter l’instant tout en se tenant, toujours, un peu ailleurs.

Au dehors, il avait plu. Non de ces pluies franches qui lavent les routes et les âmes, mais une de ces bruines obstinées qui imprègnent les manteaux, se glissent jusque dans la laine et les os, et laissent derrière elles des hommes qui sentent, en eux, une lourdeur qu’aucun séchage ne dissipe. De cette pluie-là venait Ishar al-Siradh, autrefois Farishar ibn Qashajir al-Siradhûn, fils d’une grande maison des dunes, devenu Augure de la Loge du Savoir par un concours d’errances et de douleurs que seuls les Loups ont pris la peine de consigner. Il avait franchi la cour dans le silence humide des pavés, la tête légèrement inclinée pour offrir moins de prise au vent, ses tresses d’argent — stigmate prématuré de ces visions qui lui avaient rongé la jeunesse — plaquées par l’eau contre la nuque. Sa haute silhouette nerveuse dénonçait moins un guerrier qu’un homme que l’habitude de l’instabilité a contraint à se tenir toujours un peu prêt à fuir, ou à se défendre. Ses pas l’avaient conduit, presque mécaniquement, jusqu’à cette Salle des Archives où l’odeur mêlée de parchemin, de cuir et d’encens lui apparaissait autant comme un refuge que comme une prison : refuge contre la dispersion des routes, prison parce que, pour un homme qui porte en lui le chaos des visions, l’accumulation d’autres mémoires est moins un réconfort qu’une menace supplémentaire.

Lorsqu’il franchit le seuil, il s’immobilisa dans l’ombre, juste assez loin pour que la lumière des flammes ne le démasque pas entièrement, juste assez près pour que son regard, lui, embrasse la scène, en prenne la mesure, et pèse ses propres mots avant de consentir à troubler le calme de l’Empyréenne. Naethrys, elle, sentit la présence avant de la nommer : ces siècles d’écoute lui avaient appris à discerner les légers changements de densité dans l’air lorsqu’une âme inquiète pénètre un lieu de savoir. Ses mains continuèrent à danser un instant, terminant une phrase, achevant un trait, puis, avec cette lenteur qui n’est pas hésitation mais souveraine maîtrise du temps, elle reposa la plume, se redressa, et offrit au visiteur l’inclinaison parfaite de celles qui ont appris, dans les cours anciennes, à faire de chaque geste une liturgie.

Augure al-Siradh. Mes respects, en cette belle soirée étoilée.

La formule, simple et pleine, portait en elle la reconnaissance de son rang au sein des Loups, mais aussi, plus subtilement, l’accueil d’une conscience à une autre conscience : celle qui garde ce qui fut saluait celui qui voyait ce qui pourrait être.

Ishar, surpris par une courtoisie si pure, si dénuée de calcul, resta un instant comme frappé. Lui qui avait connu, dans les salons de Cevahir, les révérences mesurées en fonction du poids d’or que l’on espérait arracher à son don, se trouvait face à une noblesse qui n’attendait rien, sinon la vérité d’un échange. Il inclina la tête à son tour, d’un geste un peu trop brusque pour être vraiment mondain, traînant dans ses muscles la fatigue des routes et des rêves parasites, et murmura des excuses pour son état, pour l’intrusion, comme si le seul fait de troubler un tel ordre lui paraissait déjà suspect. Dans sa senestre, il serrait une custode de cuir, comme on tient à la fois une arme et un fardeau. De ce cylindre protégé, il tira, avec une précaution presque superstitieuse, un fragment de parchemin récupéré deux jours plus tôt dans les ruines d’un temple abandonné à la frontière, lieu que la Corruption, inexplicablement, avait épargné. Il le posa sur le pupitre, à portée de la main de l’Archiviste, puis osa, enfin, accrocher son regard au sien.

On m’a dit que vos yeux savaient lire ce que le temps s’efforce d’effacer. J’ai trouvé ceci à la frontière, dans les décombres d’un temple.

Naethrys, en cela fidèle aux devises murmurées de sa maison — « Nous gardons ce qui passe » — accueillit le feuillet comme on recueille un témoin rescapé d’un naufrage. Ses doigts, si rarement engagés dans des travaux grossiers, parcoururent la surface du parchemin, caressant les glyphes anguleux avec une tendresse qui n’était ni romantique ni sacrée, mais ce mélange particulier de respect et de curiosité qui habite ceux qui savent que certaines phrases, longtemps enterrées, peuvent changer la façon dont un peuple se regarde. Dans le silence presque religieux qui s’installa, seul le foyer osa encore craquer, comme pour rappeler que le temps, lui, poursuivait sa marche à travers les braises. Il lui fallut quelques minutes pour faire remonter, depuis les profondeurs de sa mémoire, les racines de cette écriture ancienne, les mythes auxquels elle se rattachait, les failles où elle s’était déjà glissée, ailleurs, pour détruire des civilisations qui s’étaient crues trop hautes pour tomber. Lorsqu’elle parla enfin, sa voix, calme et poétique, n’avait rien du ton dramatique des présages de foire : elle exposa la prophétie avec la même précision que s’il s’était agi d’un traité de géographie.

Le Voile stellaire s’étend, buvant l’Essence des pactes brisés. Les Sept dorment. Les Autres veillent. Et le sang des fils de Verra est la clé qui ouvre le chemin du Vide. En bref, la Corruption ne conquiert pas par la force, elle entre lorsque l’on s’oublie.

Ces mots, pour un autre, n’auraient été qu’une formule inquiétante de plus parmi le long cortège des menaces qui pèsent, depuis des millénaires, sur les descendants de Verra. Pour Ishar, ils furent comme une main refermée sur une plaie jamais cicatrisée. Depuis Cevahir, depuis ses premières transes dans les alcôves étouffantes de la maison al-Siradhûn, l’Augure portait en lui, sans le dire, des visions qui parlaient déjà de Voile, d’Essence, de sang offert en clef à des forces qui n’avaient plus rien de divin sinon le mépris pour ceux qu’elles écrasaient. Il avait fui ces abus, abandonnant son nom complet, ses privilèges et le rôle de prodige que son père avait tenté de lui imposer, pour trouver, au sein de la Confrérie des Loups, non la paix, mais au moins une Règle qui donne au fardeau un cadre où respirer. Et voilà qu’ici, dans cette salle qu’il avait adoptée comme refuge, revenaient, sous la plume d’un temple oublié et la voix claire d’une Empyréenne, les mêmes échos, les mêmes structures, l’annonce d’une Corruption qui ne frapperait pas de l’extérieur mais se jetterait sur les fissures de leurs pactes, sur leurs renoncements, sur l’usure lente des consciences.

Il comprit, avec cette brutalité propre aux esprits lucides, que ce morceau de peau tannée ne venait pas seulement confirmer ses terreurs intimes, mais qu’il liait désormais son don à quelque chose de plus vaste, de plus ancien, qui dépassait de loin sa propre histoire. Cette prise de conscience ne passa pas par un discours : elle se manifesta d’abord dans ses mains, qui se crispèrent sur le bord du pupitre. La chaleur du bois contrastait avec le froid qui s’était glissé en lui par la pluie, par la marche, par ces années de visions où chaque transe laissait dans sa chair une trace de glace. L’encens, supposé purifier, pesait sur sa cage thoracique comme un voile épais. Il inspira — trop vite — et l’air refusa d’obéir. Sa tempe se mit à battre, sec, et la pièce, pour lui seul, commença à basculer.

Naethrys, qui avait passé des siècles à observer les hommes et les Elfes se débattre avec leurs propres abîmes, vit, en un instant, que quelque chose se délitait. Le regard gris, soudain vitreux, cherchait un appui ailleurs que dans la pierre ; les muscles se raidissaient, puis se dérobaient. Lorsqu’il répéta, à mi-voix, les mots qu’elle venait de prononcer — « choisir comment tomber » —, sa voix ne portait plus la distance ironique d’un esprit qui se protège, mais le râpeux d’une gorge qui se serre. Il voulut reculer, s’éloigner du pupitre, de la lucarne étoilée, de ce regard rose qui le voyait trop bien, et son pied, trahi par un sol qu’il connaissait pourtant, manqua. Il se retrouva à genoux, d’abord par accident, puis parce que les spasmes, ces vieux ennemis de l’enfance, revinrent à la charge, plus féroces que les années précédentes ne lui avaient laissé espérer.

Il y a, dans la vie d’un homme marqué par un don incontrôlable, peu de choses plus humiliantes que de s’effondrer ainsi, sans élégance, sans dignité, devant une présence qu’il respecte. Pourtant, ce fut ainsi que l’Augure se retrouva, le front presque contre le ventre d’une immortelle, les mains agrippées à sa robe pour ne pas sombrer entièrement dans le chaos de ses propres visions. Le sang jaillit de sa narine en un mince trait écarlate. Sa respiration se fit sifflante, hachée, ponctuée de soubresauts que ni sa volonté, ni ses années d’ascèse au sein du Chapitre du Pardon ne pouvaient contenir. Il eut ce réflexe, déchirant dans sa nudité : tenter de la repousser, marmonner un « non… » éraillé, comme pour reprendre, ne serait-ce qu’une seconde, le contrôle de ce corps qui était redevenu l’otage de ses étoiles. Mais ses mains, au lieu de trouver le bois, se heurtèrent au velours de la robe, à la chaleur d’un corps vivant, et, épuisées, se résignèrent à s’y accrocher.

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Naethrys ne recula pas. Les souvenirs de son propre passé — ce mari qu’elle avait veillé jusqu’à ce que l’ombre le prenne, ce royaume englouti sous les eaux et les ans, cette longue prise de conscience que même la mémoire finit par se dissoudre si elle n’est pas portée à plusieurs — remontèrent à la surface non comme un flot d’émotions, mais comme une lucidité tranquille. Elle referma ses bras autour du Vaelune avec une fermeté douce, ajustant sa posture pour encaisser les spasmes, offrant à ce corps nerveux une forme de lit improvisé, que seule l’habitude des veilles longues et difficiles pouvait rendre aussi stable. Sa voix, qui s’était faite souvent tranchante pour fixer les limites de ce qui doit être tenté ou non par la Confrérie, se fit murmure : « Je suis là… » Puis, comme on offre à un naufragé une phrase à laquelle se raccrocher, elle confia, posée contre son oreille, sa propre devise : « Je plie, mais ne cède pas. »

Il fallut du temps — un temps qui, dans la réalité, ne compta que quelques minutes, mais qui, dans le ressenti des deux protagonistes, s’étira en une longue nuit — pour que la crise se calme. Le mouchoir brodé de l’Empyréenne s’imbiba de sueur et de sang, ses bras tinrent bon contre les secousses, son regard ne quitta pas ce visage tordu de honte et de douleur, non pour le scruter, mais pour lui offrir ce point fixe qu’il pouvait trouver, s’il le voulait, lorsqu’il parviendrait à remonter à la surface. Lorsqu’enfin les tremblements se réduisirent à un simple frisson, l’eau claire portée à ses lèvres nettoya le goût métallique et cendreux du sang, et les paupières d’Ishar se relevèrent, révélant des prunelles encore chargées d’orage, mais capables, à nouveau, de distinguer les lignes d’un visage. Il vit la porcelaine des joues, l’aube discrète qui venait d’y naître, presque en réponse au propre vermillon de ses pommettes à lui, et comprit, avec un recul nouveau, ce qu’elle avait accepté d’endurer sans le juger.

De cette nuit ne sortirent ni promesses grandiloquentes, ni serments échangés. Il n’y eut que des phrases simples, heurtées. Ishar se confondit en excuses maladroites, avouant, à demi-mot, qu’il n’avait pas voulu qu’elle soit témoin de « ça », que depuis Cevahir cette chose le poursuivait, qu’il ne maîtrisait rien. Naethrys, elle, fit ce que peu d’êtres font face à la souffrance d’autrui : elle refusa de rendre ce fardeau à son propriétaire comme une faute. Elle parla de vouloir et de pouvoir, affirma que désormais, puisqu’elle avait vu, ils pourraient, un jour, en partager le poids, suggéra qu’un soir viendrait où il lui conterait ces fables noires, non pour satisfaire sa curiosité d’érudite, mais pour qu'il ne les porte plus seul.

Lorsque, plus tard, il se remit debout, encore un peu chancelant, lorsqu’il remarqua, avec un mélange de confusion et de dérision, les taches sombres sur sa robe, et balbutia qu’il trouverait un moyen de la dédommager, ce fut elle, la vieille Dame des flots engloutis, qui désamorça la gêne par un trait de pragmatisme presque léger : ce n’était pas sa favorite, ce serait l’occasion d’en changer. Le rire qui échappa alors à Ishar, rare, bref, creusant une fossette dans sa joue, eut sans doute plus de valeur pour elle que n’importe quelle excuse. Avant de quitter la salle, il la salua une dernière fois, confia le parchemin à ses soins, et lâcha, comme un homme qui sait à la fois sa propre fragilité et la grandeur de ce qu’il sert :

Étudiez-le, Dame de Dorthalyon. Ces ombres méritent vos yeux. Moi, je vais reprendre des forces. On ne défie pas le Savoir l’estomac vide.
Belle soirée, Messire. Que la nuit printanière vous soit salvatrice.

La porte se referma sur lui, laissant la salle retrouver son calme apparent : la lucarne constellée, le feu qui crépitait, l’encens qui se dissipait. Naethrys, seule à nouveau, baissa les yeux sur le fragment prophétique, consciente qu’il ne s’agissait plus seulement d’un texte à traduire, mais du premier maillon visible d’une chaîne plus vaste, où s’entrelacent la mémoire de Verra, le destin de Sanctus, la vigilance de la Confrérie et la lutte silencieuse d’un homme pour faire de sa malédiction un instrument de veille plutôt qu’un gouffre où sombrer. Elle sourit, très légèrement, à cette pensée, et se remit au travail, car pour ceux qui gardent ce qui passe, il n’est de repos que dans la persévérance.
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• Les Veilleurs de l'Aube •
Naethrys de Dorthalyon & Ishar al-Siradh

Méridian.
Commanderie de la Confrérie des Loups.
À l'été • Quelques mois plus tôt.

Cette année-là, la saison d’été à Méridian ressembla à une épreuve. Dans l’enceinte de la Loge du Savoir, la pierre elle-même semblait transpirer la chaleur accumulée des plaines, rendant l’air aussi dense qu’un drap de lin mouillé. Pour Ishar al-Siradh, l’Augure dont l’âme était déjà coutumière des incendies intérieurs, cette nuit-là fut celle du basculement. Depuis trois mois, un silence de cristal s’était installé entre lui et l’Archiviste empyréenne, Naethrys de Dorthalyon. Un silence fait de souvenirs partagés au printemps, de regards qui s’évitent par pudeur ou par crainte, et de cette promesse tacite de fables sombres qui n’avaient jamais été contées. Mais le sommeil, ce traître, ne respectait pas les trêves de la bienséance. Arraché à ses visions de sang et de fer par une soif que l’eau ne pouvait étancher, Ishar chercha le salut dans les jardins de la Commanderie, là où le murmure des fontaines promettait un semblant de paix.

Il ne savait pas encore que la nuit avait déjà choisi sa compagne de veille. Naethrys, silhouette d’ivoire et de soie claire, habitait déjà l’ombre des saules. Entre ces deux êtres, l’un forgé dans la violence des dunes de Cevahir, l’autre pétrie par les siècles de sagesse du Pays des Pins, cette rencontre nocturne fut des plus insolites. Sous la voûte indifférente des étoiles, ils entamèrent une déambulation qui tenait plus du rite que de la simple marche. Leurs pas, calqués l’un sur l’autre, brisaient le gravier humide comme ils allaient bientôt briser les remparts de leurs fonctions respectives. Dans ce jardin suspendu entre ciel et terre, l’Augure et l’Archiviste s’effacèrent pour laisser place à l’homme et à la femme, deux exilés de leurs propres passés cherchant un point fixe dans l’obscurité.

L’échange commença par des banalités sur le sommeil fuyant, mais la voix de Naethrys, cet alto délicat qui semblait porter l’écho des forêts disparues, agissait sur Ishar comme un baume corrosif. Elle voyait au-delà de la tunique de lin blanc et de la posture rigide ; elle voyait la fatigue d’un homme qui ne dort plus. Lorsqu’ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine moussue, le silence se fit plus lourd, chargé de tout ce qui n’avait pas été dit depuis le printemps. C’est là, dans cette alcôve de pierre et d’eau, qu’Ishar laissa enfin les digues rompre : il se perdit dans une mise à nu brutale, un récit de chair et de poussière.

Il parla de l’enfance à Cevahir, une terre où le soleil ne pardonne rien. Il raconta l’apparition des premiers rêves à l’âge de dix ans, ces visions qui n’étaient pas des songes, mais des lambeaux d’avenir arrachés au néant. Il décrivit l’horreur d’un don qui n’était qu’une malédiction ; le goût de fer dans la bouche au réveil, et surtout, la figure monstrueuse d’un père, Qashir, qui voyait en son fils un instrument de pouvoir. Ishar dépeignit avec une amertume contenue les transes forcées, le sang qui coulait pour satisfaire l’ambition paternelle, et cette chevelure autrefois noir de jais qui avait blanchi sous le poids des ombres avant même qu’il n’atteigne l’âge d’homme. Il raconta la fuite, cette décision prise à dix-neuf ans de plonger au cœur du Fennec aussi dangereux que providentiel, cette tempête de sable annuelle qui efface les traces et les noms, et qui lui permit de renaître ailleurs, seul et armé de silence.

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Naethrys écoutait. L’Elfe ne l’interrompait pas par des questions inutiles ou des marques de pitié qui auraient été autant d’insultes à sa dignité. Elle accueillait chaque mot comme une pierre précieuse et sombre, les intégrant à sa propre mémoire millénaire. Lorsqu’elle prit la parole, ce fut pour appeler l’homme par son prénom : Ishar. Par ce simple mot, elle balayait les siècles, les titres et les distances. Elle ne lui offrit pas de consolation facile, mais un constat d’une force inouïe : il avait survécu. Non seulement à la violence des autres, mais à ce que cette violence avait fait de lui. Elle lui parla de cette armure de silence qu’il portait comme une seconde peau, lui rappelant que même le métal le plus noble finit par blesser celui qui refuse de le déposer.

La tension entre eux se fit alors presque tangible, une électricité sourde mêlée au parfum du jasmin fané. Ishar, déstabilisé par cette familiarité nouvelle, tenta de se réfugier derrière une ironie vaelune, soulignant l’audace de l’Empyréenne qui bousculait ainsi l’étiquette. Mais Naethrys ne recula pas. Elle lui fit comprendre que la nuit avait déjà fait tomber les murailles et que les titres n’étaient plus que des remparts inutiles. Elle lui offrit le droit de se taire ou de parler, de rester ou de partir, mais elle refusa de le laisser se cacher derrière la posture de l’Augure.

C’est alors que le récit atteignit son apogée émotionnelle. Ishar, debout face à la fontaine, se livra à une véritable reddition. Il avoua sa peur — non pas la peur des ombres extérieures, mais celle de son propre effondrement s’il cessait de "tenir". Il se décrivit comme un homme fatigué, dont l’armure de sable s’effritait sous la lumière exigeante du regard de Naethrys. Ce fut un cri étouffé, l’aveu d’un besoin d’autrui que sa fierté de nomade avait toujours nié. Naethrys se leva à son tour, réduisant l’espace entre eux. Elle lui rappela que la peur est une boussole, pas une faiblesse, et que la lumière de cette nuit n’était pas cruelle, mais nécessaire pour choisir ce que l’on fait de sa propre fatigue.

L’aube commença enfin à poindre, ourlant l’horizon d’une lueur pâle qui annonçait la fin de la confidence. Ishar, ému par la proximité de cette femme qui semblait à la fois immuable et si proche, ne trouva plus de mots. Il invoqua un proverbe de son pays sur la brièveté nécessaire des aveux nocturnes et se signa à la mode vaelune, un geste de respect et de gratitude envers celle que les Sept avaient placée sur sa route. Naethrys, avec une grâce souveraine, accepta ce congé. Elle lui demanda de se reposer, tout en choisissant de rester seule un instant de plus pour laisser la nuit finir de passer.

Ils se séparèrent et Ishar regagna ses appartements, le corps lourd d’une fatigue enfin acceptée. Dans la pénombre de sa chambre, alors que les premières lueurs du jour dessinaient des lignes sur le plafond, il ne retrouva pas tout de suite les échos de ses cauchemars habituels. Les images parasites s’étaient brièvement inclinées devant le souvenir de paroles qui, pour la première fois, n’exigeaient rien de lui. Il ne s’endormit pas dans l’oubli, mais dans une veille apaisée.

Ce fut une chute lente, prudente, comme un homme des dunes consentant, pour une fois, à s’asseoir un instant à l’ombre d’un pin.
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• Le Chant de l'Exil •
Naethrys de Dorthalyon, Ishar al-Siradh & Axelle

Méridian.
Commanderie de la Confrérie des Loups.
Automne • Quelques mois plus tôt.

L’automne s’était abattu sur la Commanderie de Méridian avec une palette de couleurs inconnue des contrées vaelunes. Pour Ishar al-Siradh, l’Augure, cette saison était une énigme chromatique : les feuillages se consumaient sans flammes, offrant un spectacle de pourpres et d’ocres qui contrastait avec l’or implacable et monochrome des dunes de Cevahir. Ce changement de décor, cette agonie magnifique de la nature, servait de toile de fond à une journée où le corps et l'esprit cherchaient, chacun à leur manière, un ancrage dans l'exil.

La fin d'après-midi avait été consacrée à l'effort. Sur le terrain de tir, Ishar avait trouvé en Axelle, une jeune Vaelune au regard farouche récemment arrivée à la Commanderie, une partenaire d'entraînement inattendue. Loin de la solennité de sa fonction d'Augure, Ishar appréciait ces moments de camaraderie brute. Entre eux, point de longs discours ni de paternalisme déplacé ; seulement le sifflement des flèches et le choc sourd des pointes dans le bois. Ishar se sentait presque déstabilisé par la fierté insolente de la jeune femme, cette fougue qui lui rappelait, non sans un certain amusement, la rudesse de leur peuple. Ils s'étaient mesurés l'un à l'autre dans un défi muet, échangeant des corrections techniques avec la franchise de ceux qui ont connu la poussière des routes. Parfois, au détour d'une flèche particulièrement bien logée ou d'une remarque bien sentie, Ishar parvenait même à extirper une ombre de sourire sur le visage d'ordinaire si fermé de la jeune fille — une victoire silencieuse sur la méfiance qu'elle portait comme une armure. Pour Ishar, ces instants de "sport" étaient une trêve nécessaire, un moyen de redevenir un homme parmi les siens avant que les ombres de ses visions ne reprennent leur place.

C'est après avoir pris congé d'Axelle d'un simple hochement de tête complice, les muscles encore vibrants de l'effort, qu'Ishar s'engagea dans les couloirs de la Loge. Attiré par une mélodie cristalline émanant d’une salle commune peu fréquentée, il y découvrit Naethrys de Dorthalyon, seule, jouant de sa harpe ancienne.

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Le Vaelune s’arrêta sur le seuil, marquant une transition nette entre la vitalité partagée avec Axelle et le sanctuaire de musique que l'Archiviste avait créé. Il observa l’Empyréenne avec une attention respectueuse, fasciné par la manière dont elle donnait une voix à son instrument. Il ne chercha pas à interrompre, mais s’installa en retrait, témoin silencieux de cette prière musicale. Son regard, d’ordinaire scrutateur des présages, se posa sur elle avec une intensité qui cherchait à déchiffrer non pas l’avenir, mais la profondeur de cette mémoire millénaire.

Lorsque Naethrys acheva son chant, l’échange qui s’ensuivit fut une confrontation de deux cultures de l’exil. Ishar, s’obstinant à l’appeler « Dame » par respect pour son statut et son âge, avoua sa fascination pour sa diction, la comparant à la lecture d’un « livre qu'elle seule pouvait voir ». Cette remarque soulignait la distance intellectuelle et temporelle qui les séparait, faisant de Naethrys une figure de savoir autant que de mystère.

L’échange se concentra sur la harpe, objet de mémoire et de survie. Naethrys offrit l’instrument à Ishar, l’invitant à le tenir pour en sentir la vibration. C’est alors qu’Ishar confia l’existence de son propre luth, héritage de sa mère Yashara. Ce n’était pas un aveu d’intimité, mais une reconnaissance de la parenté des exils : l’un fuyant les eaux du Dorthalyon, l’autre les sables de Cevahir. Naethrys perçut dans la musique d’Ishar l’endurance de celui qui marche sans se promettre d’arrivée, une analyse qu'elle formula avec la précision d’une érudite.

L’apogée de la veillée fut la proposition d’Ishar de mêler leurs instruments. Mû par un élan de vie rare, il courut chercher son luth. Le duo qui s’ensuivit fut une conversation entre le cristal de la harpe et le bois écorché du luth. Le « Souvenir Fugace » du Vaelune s’accorda aux murmures de la harpe, créant une harmonie, à la façon d'un dialogue prudent entre deux mondes que tout sépare.

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Le duo ne fut pas une simple superposition de sons, mais une négociation délicate. Le luth, avec sa voix de bois séché et de vent du désert, posa une fondation, un rythme à la fois stable et mélancolique, évoquant la marche lente et inéluctable d’une caravane. La harpe, en contraste, traça des arabesques de cristal pur au-dessus de cette trame, un chant de lieux hauts et froids, de cités englouties. Ils jouèrent sans se regarder, les yeux fixés sur le feu de l’âtre ou leur propre instrument, mais leur attention était totale, une écoute qui dépassait l'ouïe. L'air lui-même sembla s'épaissir, chargé de la mémoire partagée de deux peuples qui avaient tout perdu sauf leur fierté et leur art.

La veillée s’acheva dans une pudeur solennelle. Conscient de ses devoirs envers la Confrérie et de l’expédition qui l’attendait à l’aube, Ishar prit congé avec une noblesse dépouillée. Il rangea son luth, reprenant sa posture d’Augure. Son salut final, un geste traditionnel vaelune où il se signa le menton et le front, fut un hommage à la Dame de Dorthalyon.

Naethrys, en retour, honora son devoir par une bénédiction sobre. Elle conclut la veillée en affirmant que ce moment n’était pas une trêve, mais un passage, laissant à Ishar la force nécessaire pour affronter les dangers du lendemain.
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